Jean-Robert Pitte se penche sur la rivalité séculaire entre les régions viticoles les plus vénérées au monde
«Votre Honneur», demanda un jour une vieille marquise, d'un bout à l'autre de la table, «lequel préférez-vous, un vin de Bordeaux ou de Bourgogne?»
- Madame, répondit le magistrat ainsi interrogé d'un ton druidique, c'est un procès où je prends tant de plaisir à peser les preuves que je remets toujours mon verdict à la semaine prochaine. Jean-Anthelme Brillat-Savarin, La physiologie du goût
La célèbre anecdote ci-dessus, racontée par Brillat-Savarin, révèle un connaisseur instruit et éclectique qui varie ses vins en fonction de la nourriture qu'il mange, de la météo et de son humeur.
En 1963, le maître de chai bourguignon et dégustateur de vins Pierre Poupon adopte un ton tout aussi civil:
«Je ne suis pas jaloux des vins de Bordeaux. Ce sont des vins difficiles pour nos palais bourguignons qu'il faut passer un long moment avec eux, l'esprit ouvert, avant de pouvoir déceler leurs grandes vertus. Mais ils sont si différents des nôtres que je ne parviens à les aimer que lorsque j’arrête d’essayer de les comparer. »
Et le journaliste parisien Bernard Frank a avoué gaiement: «Je n'avais probablement jamais bu un seul verre de vin lorsque j'ai choisi mon camp une fois pour toutes: Bordeaux plutôt que la Bourgogne. Une fois pour toutes! Mais on vit et on apprend. Depuis, j'ai appris à mettre un peu de Bourgogne dans mon vin. Le palais doit céder la place à l’esprit. »
Une belle phrase, cette dernière, qui éclaire toute une géographie du vin, une géographie fondée sur le mariage du pragmatisme et des sens.
les jeunes et les agités annulés
Il est vrai qu'à Bordeaux les aristocrates de la vigne daignent parfois servir l'un ou l'autre des grands vins blancs de Bourgogne lors des splendides fêtes qu'ils organisent dans leurs hôtels particuliers du Pavé des Chartrons ou dans leurs châteaux.
Bernard Ginestet décrit un déjeuner prodigieux donné il n'y a pas si longtemps à Mouton par le baron Philippe de Rothschild, l'un des gourmets et connaisseurs les plus exigeants du Médoc:
«Avec les filets de sole frits, sauce tartare, un Montrachet a été servi, Marquis de Laguiche 1952 un vin merveilleux, de couleur jaune or pâle, moucheté de teintes vertes. Il a captivé toute la table, qui a fait l'unanimité dans ses éloges.
«Vous nous gâtez, cher ami Philippe», a déclaré Edouard Minton. «Il n'y a pratiquement nulle part dans tout Bordeaux, sauf chez vous, où l'on peut boire des bourgognes blancs d'une telle qualité. C'est vraiment magnifique. Nous n’avons pas de tels vins. »
«Content que ça te plaise, mon cher Edouard. Depuis longtemps, j'échange chaque année deux ou trois caisses de Mouton contre du Montrachet de mon ami Philibert. Savez-vous quelle est la taille de son vignoble? À peine plus de deux hectares! Je ne sers ce vin qu'à ceux qui en sont dignes. Mais je trouve agréable de laisser mes papilles gustatives errer dans d’autres pays. » »
Les échanges de ce type sont malheureusement exceptionnels en Gironde comme en Côte d’Or. Ils se font rarement de telles faveurs. Interrogez les habitants de ces deux régions viticoles de renommée mondiale les uns sur les autres, et vous ne trouverez pas le moindre signe de sympathie ou de camaraderie.
Ils ne sont pas du même monde - un fait qu'ils ne manquent aucune occasion de proclamer haut et fort. Non content de s’ignorer, de goûter à peine les vins de l’autre, ils se plaisent à se dénigrer plus ou moins farouchement.
Les Bordelais sont agacés par les odeurs subtiles des grands Pinots, par leur couleur souvent moins audacieuse que les rouges de Gironde, et par le fait que ces vins parviennent néanmoins à submerger la tête et les sens avec une aisance légère.
Ils sont aussi un peu jaloux des meilleurs Chardonnays, teintés de la saveur du miel comme leurs vins blancs doux et forts, mais à la fois secs, corsés et ronds.
Mais surtout ils sont irrités par la division de minuscules appellations en une multitude de parcelles appartenant à de nombreux propriétaires: pour l'esprit Bordelais, une telle pratique est incompréhensible et injustifiable.
Jean-Paul Kauffmann, qui, s'il n'est pas originaire de Gironde, a fait l'éloge de ses vins pendant des années en tant que rédacteur en chef de L'Amateur de Bordeaux, va droit au but.
«Le système de classification des bourgognes est une œuvre d’art, mais, comme toutes les œuvres d’art, il contient un élément de mystère. Sa beauté est un vrai casse-tête. La Bourgogne, avec plus de 100 appellations différentes, est aussi complexe que le duché du même nom au temps de Charles le Téméraire. Avec 51 hectares, le Clos Vougeot se compose d'environ 90 parcelles réparties entre 80 propriétaires différents. Rien de durable ne peut être construit sur de telles subtilités. »
Qu'on dise aussi que les Bordelais ont du mal à s'entendre avec ces paysans rusés et gourmands, dont les mains sont calleuses et déformées par le travail manuel, la tête habituellement couverte par un vieux bonnet qui roule et qui est donné. à raconter des blagues grossières quand ils se réunissent, et à boire à l'excès comme leurs ancêtres, les Gaulois barbus et les anciens Bourguignons.
Rien de tout cela ne les empêche d'avoir accès à de grosses piles d'argent, sous forme de bénéfices immobiliers et commerciaux, qu'ils dépensent en voitures étrangères coûteuses comme tant de vulgaires nouveaux riches.
Il y a quelques années, l'animateur de télévision Bernard Pivot a consacré son émission de Noël au thème de la bonne table et du bon vin. Un de ses invités, le Bordelais Jean Lacouture, a exprimé une opinion plutôt favorable sur un verre qu'on lui a donné à déguster.
En apprenant que c'était une belle Bourgogne, Lacouture répondit: «La Bourgogne, vraiment? Je n'en avais aucune idée. C’est excellent, mais je préfère tout de même le vin. »
Quelques années plus tard, il a reconnu avoir lancé ce compliment détourné, disant qu'il ne comprenait toujours pas la Bourgogne et ne pouvait pleinement apprécier que Bordeaux.
Il est vrai que le pauvre Lacouture est bien à plaindre, souffrant comme il le fait d'une altération dramatique de la faculté du goût connue sous le nom d'anosmie, ou d'une insensibilité aux odeurs - un obstacle fatal dans le cas de la Bourgogne…
nuances de bleu saison 3 épisode 6
En le disant cependant, Lacouture ne faisait que suivre les traces de l'auteur François Mauriac, peut-être sans le savoir. Le père Maurice Lelong raconte une délicieuse anecdote que lui a racontée le supérieur général des dominicains, le père Martino Stanislao Gillet.
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Gillet vivait à Dijon et espérait être élu à l'Académie française. Mauriac, accompagné d'un autre universitaire, lui rendit visite. Le candidat a emmené ses invités aux Trois Faisans et a commandé, tout à fait correctement, une bouteille de Bourgogne.
À ce stade, raconte Lelong, l'un des Immortels, congénitalement dévoué à un certain vignoble de Gironde, se pinça la lèvre inférieure avec doute.
Il y eut un long silence, celui qui se produit lorsqu'un faux pas a été commis. Les yeux de l'invité ont fouillé les yeux de l'hôte, qui se trouvait maintenant dans un état d'anxiété très douloureux:
«C’est du vin», dit le très révérend père, qui me raconta cela avec un certain amusement amer. - Je n’aurais pas dû le penser, répondit Mauriac avec le ton inimitable de fausse naïveté pour lequel il était célèbre.
L'épilogue de cette histoire ne sera pas une surprise: le père Gillet n'est jamais devenu membre de l'Académie.
Mauriac, pour sa part, a naturellement placé Bordeaux, son Bordeaux, au sommet, «Pour moi, le
la supériorité de Bordeaux vient de son naturel: il naît de ma terre, de mon soleil et de l'amour attentif que mon peuple lui voue. La principale vertu de Bordeaux est l’honnêteté. »
Extraordinaire - penser que l'honnêteté a toujours régné le long du quai des Chartrons!
Philippe Sollers, un autre Bordelais, s'est exprimé encore plus explicitement sur ce point, et beaucoup moins de bonne humeur,
«Le vrai vin n’existe qu’à Bordeaux. Je tiens à préciser que le vin qui n'est pas de Bordeaux est un faux vin. Bien sûr, il y a la Bourgogne! Mais il est trop plein de sang, il n’a pas la circulation, le tamisage des différents états de matière que l’on retrouve dans les vins de Bordeaux. Ce n’est pas par hasard que l’on dit «bœuf bourguignon», car le vin qui l’accompagne est indiscernable de la sauce. Je sais que les Français aiment beaucoup ce genre de choses, mais là encore, je n’aime pas beaucoup les Français. »
Non content d'en laisser les choses là, Sollers a continué à se livrer à un goût du commentaire historique douteux qui lui aurait valu une action en diffamation devant les tribunaux de Dijon.
«Il ne sert à rien de rappeler la lutte immémoriale entre les Armagnacs et les Bourguignons - c’est une réalité fondamentale de l’histoire de France. Il y a une France des ports et une France continentale, une France de la périphérie et une France de la terre, une France de commerce et une France centrale, centrée, qui évoque pour moi les différents épisodes de la fermeture de la nation - l'incessant reproduction de l'esprit paysan de collaboration avec les puissances étrangères, allemandes ou russes - dont la tragédie suprême en France est le pétainisme.
Sollers est revenu sur ce thème quelques années plus tard:
«Je déteste la Bourgogne, c’est un vin de sauce et de sang. Il faut tout de même que les gens en prennent conscience et reconnaissent que la Bourgogne n'est pas du vin, c'est une boisson utilisée pour faire des sauces. Plus on consomme de Bourgogne, plus on a la terrible sensation de boire quelque chose de sanglant, sans parler de la lourdeur épouvantable de la terre que l'on y ressent aussi. Pour moi, alors, quiconque aime la Bourgogne (et le Beaujolais) est, avouons-le, un connard. »
Les propriétaires de domaines bourguignons, quant à eux, ne comprennent pas les vins rouges de Bordeaux, qui s'abandonnent aux narines et aux papilles avec tant de difficulté jusqu'à ce qu'ils aient atteint la maturité, surtout si le Cabernet Sauvignon est prédominant.
Les vins blancs liquoreux de Bordeaux affligent les Bourguignons, et en tout cas ils ne savent pas avec quoi les manger. L'idée que l'on puisse produire le même vin sur des domaines de plusieurs dizaines d'hectares appartenant à un même propriétaire leur est totalement étrangère depuis le démantèlement du Clos Vougeot au XIXe siècle.
La méfiance des Bordelais pratique un assemblage savant, si contraire à leur attachement aux monocépages, à la production artisanale et à la petite parcelle.
Surtout, ils n'aiment pas les prétentions des seigneurs des grands domaines bordelais et des cavistes et courtiers des Chartrons, avec leurs légers accents méridionaux (et leurs intonations anglaises), leurs nœuds papillons, leurs tweeds (vieux mais impeccablement taillés) , et leurs chaussures anglaises faites à la main (usées, mais bien polies).
Il y a de nombreuses années, le poète parisien Raoul Ponchon, un homme qui touchait rarement, voire jamais, l’eau, et qui héritait de l’ancienne prédilection de la capitale pour le vin de Bourgogne, a tracé quelques lignes qu’aucun Bourguignon ne désavouerait aujourd’hui,
'Oh! de ne jamais avoir été traîné par un laquais qui me sert du Bordeaux je n’en ai rien à faire, c’est la Bourgogne que je préfère avant tout. »
Garren Stitt quitte-t-il l'hôpital général
Jean-François Bazin, ancien président de sa région et barde de la viticulture bourguignonne, rappelle que durant son enfance Bordeaux n'a pratiquement jamais été évoqué dans la maison familiale de Gevrey-Chambertin.
Aucune bouteille de Bordeaux n'apparut sur la table, «Nous l'avons abandonnée volontiers à sa vocation médicinale et à son triste sort de« vin des malades », se contentant de [boire] le« vin des sains ». »
Les gens se moquaient de la forme de la bouteille bordelaise, étirant le cou et voûtant les épaules. Un motif plus sérieux de plainte était la coutume avare bordelaise de permettre aux invités de ne déguster qu'un peu de vin du tonneau:
«Quand vous visitez une cave [ici], au moins on vous offre quelque chose à boire. Contrairement à Bordeaux. »
Jean Laplanche, professeur de psychanalyse et ancien propriétaire du Château de Pommard, a vécu une expérience cruelle de cette pratique il n'y a pas longtemps, en 1989.
«Depuis,» dit-il, «chaque fois que je reçois des visiteurs de Bordeaux dans ma cave, je leur donne un verre du nouveau vin en fûts, puis j'annonce:« La visite bordelaise est terminée. Commence maintenant la visite bourguignonne »» - et, avec elle, l’ouverture d’une dizaine de bouteilles, certaines assez anciennes, remontant à toutes les grandes années.
Ah, quelle douce vengeance! Avec un grand éclat de rire, Laplanche avoue qu'il déguste désormais un verre de Bordeaux une fois qu'il a mûri, mais que dans le passé il avait toujours trouvé qu'il ressemblait à l'encre qu'il connaissait en tant qu'écolier.
En tant que membre éminent de la Confrérie des Chevaliers du Tastevin, et malgré deux visites officielles et réciproques, il constate que les membres de sa confrérie n'ont jamais réussi à établir des relations étroites et amicales avec leurs homologues des confréries bordelaises.
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Laplanche ajoute que sur les cartes des vins des restaurants de Bourgogne on trouve toujours au moins deux vins de Bordeaux - un petit geste, certes, mais mieux que rien, puisque pareil, dit-il, ne se trouve jamais en Gironde avec des bourgognes. .
Il faut admettre que les échanges de courtoisies de ce genre, dont la valeur est forcément une question d'opinion, témoignent de l'existence d'une barrière géographique entre deux mondes impénétrables.
Avec la mort de Jean Calvet à Beaune et le récent échec des négociations entre Château Smith-Haut-Lafite et Château de Pommard, l'investissement financier dans une région par une maison d'une autre n'est plus guère envisagé.
Pourtant, le capital requis ne manque ni en Bourgogne ni à Bordeaux. Il est plutôt investi en Languedoc ou à l'étranger.
Pour espérer pouvoir combler le fossé, et un jour le dépasser, il faut en comprendre les origines, et donc examiner non seulement toute l'histoire culturelle et économique des deux régions, mais aussi les personnes qui gèrent les vignobles. , leurs clients et, accessoirement, divers aspects de l'environnement naturel.
Utiliser le terme au passage dans ce contexte peut sembler un affront aux viticulteurs et aux nombreux experts professionnels qui les assistent dans leurs travaux - pédologues, agronomes, biologistes, chimistes, œnologues, avocats, banquiers et géographes, qui ont tous consacré des années de recherche pour expliquer les nuances de la vinification.
Pourtant, après avoir écouté Philippe Sollers, on ne peut raisonnablement supposer que quelques heures de soleil et un peu plus ou moins de gravier suffiront à combler le fossé.
Ceci est un extrait édité de Bordeaux / Bourgogne: A Vintage Rivalry (California Press,
14,95 £), Jean-Robert Pitte est président de l'Université Paris IV-Sorbonne.
Écrit par Jean-Robert Pitte











